Au contraire des dires de M Sarkosy
la République est là pour donner aussi du sens à la vie.
Père, je viens par ce courrier vous exprimer, comme chrétien et militant ACO, ma colère, mes doutes et mes interrogations.
Quelle ne fût pas ma stupéfaction lorsqu'un ami m'a demandé de lire l'article paru dans La Croix en date du 5 octobre. Il s'agit d'un entretien que vous avez donné à ce quotidien. Il s'intitule « Nicolas Sarkosy a développé une approche positive de la laïcité ». Je présume que le titre appartient au journaliste qui a réalisé l'interview. Néanmoins, il n' a pu l'inventer puisqu'il utilise les guillemets. Je vais exprimer ici, Père, mon état d'esprit en trois points afin d'être efficient pour éclairer ma parole au mieux et ne pas vous ennuyer de trop. Ces trois points reprennent les termes précédents de colère, de doutes et d'interrogations.
1) Ma colère. Une république vide de sens ?
Comment pouvez-vous parler d'expression intéressante d'un homme qui s'exprime en tant que Président de la République à propos de cette même République qu'il est censé représenter. Je vous cite : « Il a notamment eu cette expression intéressante : la République n'a pas comme mission de donner un sens à la vie ; là, en revanche, réside le rôle des religions. »
Le propos m'effraye surtout si nous le relions au titre cité précédemment.
Je ne peux comprendre, Père, qu'un homme de sagesse et de savoir puisse cautionner ce genre de discours. Je ne vous ferai pas l'insulte de vous rappeler les valeurs humanistes issues de la Bible que nos Lumières ont utilisées pour rendre l'homme libre face aux abus de la monarchie. Un lève-toi et marche qui conduisit à la Révolution Française et au triptyque républicain : Liberté, Egalité, et Fraternité.
D'ailleurs, me semble-t-il, l'église de Bègles accueille sur son fronton l'esprit de notre République. Au vu de l'état d'esprit de l'hôte de l'Elysée, je peux comprendre qu'il veuille supprimer le sens de notre devise, elle se trouve à l'opposé de ses agissements.
Que vous trouviez cela « intéressant », alors que tant de femmes et d'hommes de conditions modestes ont risqué leurs vie, et parfois l'ont perdu, pour défendre cette devise, je trouve cela accablant.
Nombre de chrétiens ont participé à la résistance face à l'occupation nazie et son corollaire vichyste pour réinstaller la République. Par la suite, au nom de leur Foi et de leurs valeurs républicaines, ils ont lutté contre le colonialisme, etc. Alors notre République ne serait pas là pour donner du sens ? Ces chrétiens se sont-ils fourvoyés ? Le père Chaillet, les pères Saliège et Théas, l'abbé Pierre, Emmanuel Mounier, François Mauriac, et bien d'autres ont-ils prêché dans le mauvais désert ? De qui se fiche-on ?
Je ne peux comprendre, Père, que vous cautionniez de part vos propos une telle manipulation -parce qu'au delà du propos élyséen il y a les actes, notamment ceux en faveur de la scientologie-. Il suffit donc de flatter l'institution catholique, « là( de donner du sens), en revanche, réside le rôle des religions », pour que vous et vos confrères européens y voyez un nouveau prophète.
J'enseigne le catéchisme à des enfants de sixième qui préparent leur profession de foi. Mon boulot, comme chrétien, est de les faire réfléchir sur les actes et les propos de Jésus en lien avec leur vie au quotidien. Je leur apprends le respect de l'autre, le partage, l'écoute, la solidarité. Je les aide à articuler une pensée vivante.
Alors que dois-je dire à ces enfants quand ils découvriront que des ecclésiastiques se sont satisfaits des dires d'un individu qui s'assoit ouvertement sur les valeurs que j'enseigne.
Un charpentier, vivant au milieu de gens modestes qui enseigne les Béatitudes, tel est mon credo. Suis-je aussi dans l'erreur ? De plus, Père, comment croire un individu qui reçoit Tom Cruise, missi dominici de la scientologie, ? Que penser de la modification en catimini d'un article de loi qui aurait été défavorable à la secte en question? Quel sens à la vie donnerait cette secte, si par aventure elle venait à être reconnue comme religion ?
Malgré ma colère, Père, je crois que vous avez été victime d'une manipulation, pis d'une instrumentalisation afin de donner une connotation morale à l'attaque sans précédent depuis Pétain des valeurs de la République et de son pivot la laïcité.
La laïcité, je vous le rappelle, n'est pas, bien au contraire, cet athéisme tant décrié par bien des religieux de toutes religions. Sous cette éclairage, où pouvez-vous trouver une « approche positive de la laïcité » ?
2) Mes doutes: du christianisme instrumentalisé
Je ne reviendrai pas, même s'il y a sujets à cautions, sur les racines chrétiennes de l'Europe, et les propos qui suivent. Par contre, en ce qui concerne la place de l'Eglise catholique dans les pays musulmans, je trouve déplacés les propos d'un homme censé représenter notre république -il est vrai, elle n'est plus là pour donner du sens-.
Ainsi, il s'inquièterait sur l'existence ou non d'églises dans ces pays. Je cite « si les communautés musulmanes, en Europe peuvent de bon droit, revendiquer des lieux de culte, l'inverse doit être vrai en terre musulmane ». Le propos peut flatter les institutions catholiques en proie au vertige face à un Islam devenu seconde religion en France et dans de nombreux pays européens.
Nous voilà donc sauvés, nous catholiques, de l'invasion subversive grâce au diktat présidentiel. Où allons-nous ? Quel amalgame entre la fonction présidentielle de neutralité bienveillante vis-à-vis des religions et celui de tribunitien « berlusconien ». Bien entendu, dans certains pays musulmans, il est d'autant plus difficile d'affirmer sa foi chrétienne qu'elle est souvent perçue comme étroitement liée au fait colonial et / ou impérialiste.
En pratiquant ainsi, le Président de la République entretient volontairement cette perception.
Père, demandez à vos frères évêques au Maghreb, le long travail, de patience, de décennies que des religieux (ses) et des laïcs (ques) ont mis pour partager leur foi en Dieu au milieu de musulmans, pauvres ou riches.
Demandez leur comment peut être perçu, le refus de la France par la voix de son Président de reconnaître les crimes que nous avons commis au nom de la « pacification ». Alors de grâce ne le laissez plus intervenir de la sorte.
Cet homme instrumentalise notre Foi à des fins de maintien de dominations. Il suffit, pour s'en convaincre, de constater la politique conduite vis-à-vis du Maghreb, et des autres pays musulmans situés autour de la Méditerranée.
C'est à l'Eglise seule de travailler à la reconquête de son espace spirituel et temporel dans l'écoute des plus petits et dans le dialogue inter religieux.
3) Mes interrogations sur les effets et les causes
Bien sûr, Père, que des questions de fond se posent à notre Foi devant l'évolution de notre société autour, comme vous le dites, « de la protection de la vie, de la famille, du mariage comme par exemple le principe de non-discrimination qui ouvre le droit aux mariages homosexuels ».
Elles se posent aussi et avant tout à propos des pouvoirs économiques, du culte de l'Argent, de l'indépendance de la Justice, sur les questions des Droits et de Devoir de l'Homme, etc.
Pouvoirs qui comme, chez moi à Villemur, écrasent -grâce à la trahison de l'Etat- onze mois de lutte digne, responsable, des salariés de Molex pour le maintien de leur savoir faire, de leurs brevets dans cette vallée du Tarn.
Comment taire la non application de décisions de Justice prises à l'encontre de la direction de Molex ?
Comment passer sous silence le fait que des gardes du corps, de dirigeants mis en attente de Justice, puissent en pleine préfecture interdire l'accès de la salle de « négociations » au cabinet conseil du Comité d'entreprise ?
Comment parler de reconversion industrielle du site alors que nous assistons à une sinistre farce où il sera au mieux embaucher 20 personnes sur 287 ?
J'ose croire que ces injustices passent en premier dans la réflexion catholique et du conseil des conférences épiscopales européennes.
L'encyclique « Amour dans la vérité » laisse présager bien des pistes sur ces questions. Je pense, Père, que, l'individualisme et la marchandisation poussés à leur paroxysme demeurent les premiers responsables de la dégradation des vies et du sens de la vie.
Vous n'êtes pas sans savoir que nous vivons une société de Mort où chaque individu a son prix. L'être humain n'est pas au centre du système mais de plus en plus esclave de ce système.
Il existe indéniablement des structures de péchés qui vont à l'encontre de Dieu et de sa création, dont nous faisons partie. Ce sont les causes qu'il faut attaquer et non les conséquences culpabilisantes pour bien des humains.
Bien sûr que la seule voix des évêques ne suffit pas, « d'où la question de savoir comment mieux sensibiliser les chrétiens européens à l'action politique » devient un enjeu primordial.
Si l'action politique se résume à vouloir traiter uniquement une dimension conservatrice, les enjeux sociétaux cités précédemment, indéniablement l'institution catholique redeviendra « cet opium du peuple », justement décriée, au service d'un système qui nie l'homme et par conséquent le Christ ressuscité.
Cet engagement politique, je le côtoie souvent. En équipe ACO, les chrétiens présents cumulent souvent des engagements syndicaux (CGT, CFDT, CFTC) avec des engagements politiques (PCF, PS, Alternatifs, NPA etc.) sans oublier les diverses responsabilités au sein de leur paroisse ou de leur diocèse. Ils entendent vivre leur valeur chrétienne à l'aune de leur engagement citoyen, républicain et réciproquement.
Le message du Christ se veut un message émancipateur et d'Amour à l'échelle de l'individu comme des nations. Le Pape en titrant son encyclique « l'amour dans la vérité » le souligne explicitement, il ne peut y avoir d'Amour sans Vérité, mais aussi de Vérité sans Amour.
Au nom de cette vérité, ces chrétiens luttent, à l'échelle d'une commune ou d'une entreprise, aux côtés de leurs camarades athées, pour un société plus juste où l'être humain en serait la finalité. Au nom de l'Amour, ils rappellent par leur attitude que tout changement commence par soi et dans l'espérance dans l'Homme même si souvent ceux, contre qui ils luttent, en oublient leur état d'homme au profit de celui de suppôt d'une économie aveugle et/ou d'un pouvoir autoritaire.
Afin d'éviter tout sous entendu inutile, cela fera trente ans que je suis membre du PCF, et
26 ans de l'ACO. Lorsque j'ai adhéré au parti communiste à l'âge de 17 ans, j'ai rencontré des prêtres ouvriers ou en monde ouvrier. J'avais vécu comme collégien puis comme lycéen dans l'enseignement privé catholique la contradiction flagrante entre le discours et les actes.
L'école libre l'était en fonction que l'on soit humble ou puissant.
De voir des religieux ou des religieuses vivre leur Foi avec et au milieu de personnes modestes pousse à chercher et à comprendre la composition du carburant de leur moteur d'émancipation humaine. Ils m'ont permis comme à d'autres de retrouver ce cheminement en redonnant du sens au message de Jésus.
Tout comme les salariés de Molex qui ont pu voir dans le soutien de la communauté chrétienne ce vrai visage de l'Eglise, celui de la Fraternité et du Désintéressement.. J'ai partagé et je partage toujours avec des athées qui demeurent capables de donner leur chemise à un frère dans le besoin alors qu'aujourd'hui le sens de la vie se présente plutôt sous la forme d'une Rolex. Ces échanges nous interpellent et nous enrichissent.
Ces rencontres m'ont à jamais changé la vie. Elles m'ont permis de sortir de mon quartier populaire et du schéma de reproduction sociale. Je me suis enrichi humainement en devenant journaliste puis en poursuivant sur le tard des études universitaires. Je demeure communiste dans le sens de la république des Guaranis. Le marxisme reste pour ma pensée un outil vivant et non une finalité dogmatique.
Voilà quelques traits essentiels et complexes pour saisir à partir de quel vécu je me permets de vous interpeller ce en toute Vérité et en toute Fraternité.
Père, je vous pris de croire
en mes fraternelles salutations
Jean Philippe Tizon
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